Projet KLAUS

Le projet KLAUS s’inscrit dans le cade de mon sujet de maîtrise : L’ellipse et sa négation dans le récit de soi.

Une des grandes questions de mon histoire personnelle est celle de l’identité du père de mon père. Le secret a été gardé par ma grand-mère pendant des décennies et mon père lui-même n’a jamais cherché à connaître la réponse à cette question.

Je suis le seul à savoir aujourd’hui la véritable identité de cet homme, confiée par ma grand-mère il y a environ deux ans, après 55 ans de silence.

Cependant cette question est restée très longtemps sans réponse pour moi.

J’ai appris à 7 ans, par ma mère, que mon grand-père n’était pas mon véritable grand-père, même année d’ailleurs où celui-ci me confiait que le Père Noël n’existait pas. La nouvelle apprise par ma mère, dont les desseins (peut-être inconscients), étaient plutôt douteux, celle-ci étant jalouse de la relation que j’entretenais et entretient toujours avec mon grand-père « de cœur », n’a eu absolument aucun impact sur cette dernière.

Malgré tout, le fait de ne pas avoir de lien de sang complet avec le reste de la famille me faisait poser des questions sur mes origines : mon père était-il un bâtard ? mon grand-père était-il un salaud ? Avait-il abusé de ma grand-mère ? Étais-je le résultat de violence et de tabous ou bien d’un amour interdit ? Tout ce que je savais, c’était que cet homme avait vécu en tant que jeune adulte la seconde guerre mondiale. C’est naturellement que la question du bord politique se posait.

Quand j’étais petit, celui qui se déguisait en Père-Noël c’était mon grand-père de cœur.

Le rapprochement est fait entre une figure « paternelle » (mon grand-père de sang ayant joué le rôle de père dans ma vie) se déguisant et se substituant par la même occasion en un personnage qui n’existe pas, lui-même chargé d’une certaine mythologie paternaliste, allant jusqu’à se faire nommer « Père », et la figure d’un « véritable » grand-père, absente, invisible, et intangible. Rouge comme un hareng, rouge comme un communiste.

Ainsi naît le Projet KLAUS.

Klaus, pour Santa, Klaus pour Barbie.

Avec cette question en tête :

Comment retranscrire matériellement le manque relatif à la quête de figures paternelles ?

Le projet se développe sous deux formes :

La première, celle de multiples moulages (plusieurs dizaines), en mousse polyuréthane flexible tirés à partir d’un moule à gâteau à l’effigie du Père Noël d’environ 20x30cm trouvé en friperie, formant un amas dans un coin du lieu d’exposition – à la manière de Untitled (USA Today) de la série Candy Stacks de Felix Gonzales-Torres. Les visiteurs pourraient les prendre, les jeter, dessiner dessus, comme des ballons en mousse de cour de récréation, liés à l’enfance, à la violence et au défoulement.

Cette itération, KLAUS (I), utilise le moule, la coquille vide, comme matérialisation de l’ellipse, ici au sens de manque à combler. Vide que l’on cherche à colmater de façon frénétique, totale et acharnée par de la mousse expansive et isolante, flexible, malléable mais revenant toujours à sa forme initiale.

Chacun de ces objets est marqué d’un numéro de série, identique pour tous (Matricule 37614), qui, contrairement au rôle classique du numéro de série, nie ainsi leur singularité en tant qu’objet unique au sein de la production de masse.

La deuxième, une série de photographies me présentant aux côtés de différents Pères Noël de centres commerciaux, disposées en grille. Les photos s’illustrent comme hybride entre photos de performances et autoportraits, utilisant le photographe embauché par le centre d’achat comme une sorte de photobooth humain.

La seule modification apportée aux photos est un recadrage plaçant le Père Noël (ou plutôt son interprète) au centre de l’image, m’écartant ainsi de la position de « personnage principal » et plaçant le Père Noël comme faux protagoniste.

KLAUS (II) représente la quête absurde de la « vraie » figure paternelle, le « vrai » Père Noël, en sachant pourtant qu’il n’existe pas. L’effet voulu est un certain malaise, un rire nerveux en voyant un jeune homme adulte assis sérieusement seul sur les genoux de multiples hommes déguisés, tous semblables mais tous différents, de façon sérielle. Si ce projet persiste, j’arriverais peut-être un jour au stade de me faire photographier en tant que vrai vieillard sur les genoux de faux vieillards.